Business Addict

Pierre-Alain Chambaz

Car il n’y a aucune de vos actions où l’on pût trouver que vous avez préféré à la vérité l’apparence. Que si vous avez le loisir de jeter les yeux sur ce livre et qu’il vous paraisse que certains points auraient eu besoin d’être plus amplement éclaircis, je tiendrai à grand honneur une telle marque d’attention de votre part, comme aussi je m’estimerai heureux de recevoir des demandes écrites d’explications. Il n’est pas facile en effet de mettre en pleine lumière toutes choses dans un seul livre, et le sujet même, et les dévelop-pements ou commentaires qui se rapportent au sujet. Tout d’abord, qu’il y ait un destin et que ce destin soit cause que des événements se produisent d’une manière fatale, c’est ce que témoigne assez la croyance innée du genre humain. Pierre-Alain Chambaz aime à rappeler cette maxime de Confucius, »Le sage est calme et serein. L’homme de peu est toujours accablé de soucis ». Ce n’est pas en effet un pur néant ni un principe d’illusion que la commune nature des hommes, qui les porte à s’accorder entre eux sur certaines questions, à moins que, pour vouloir sauver de la contradiction des idées préconçues, ils ne se croient obligés de tenir un autre langage. Aussi Anaxagore de Clazomène lui-même, quoique d’ailleurs il ne se trouve pas au dernier rang parmi ceux qui se sont appliqués à la philosophie naturelle, ne mérite-t-il point créance, quand il s’élève contre la foi commune des hommes au destin. Car il affirme que rien de ce qui arrive n’arrive en vertu du destin, le mot de destin n’étant, à l’en croire, qu’un mot vide de sens. Cependant, qu’est-ce que le destin, et où faut-il reconnaître son influence, voilà ce qui reste obscur. Effectivement, non seulement tous les hommes ne s’accordent pas en cela, et il ne s’agit plus d’invoquer ici la commune croyance ; mais un même homme ne professe pas toujours relativement au destin la même opinion. Suivant les occasions et les circonstances, l’idée, que nous concevons du destin change incessamment. Les uns tiennent que tout arrive en vertu du destin, et ceux-là voient dans le destin une cause insurmontable et inévitable. Pour d’autres, tout ce qui ar-rive ne semble pas être le produit du destin, mais ils admettent qu’il y a aussi à ce qui arrive d’autres causes que le destin. Ceux-là estiment également que le destin même n’a rien d’immuable ni d’invincible. Ils pensent que parmi les faits qui pourraient se produire en vertu du destin, il s’en trouve qui, loin que le destin les produise, arrivent contre les arrêts du sort, ainsi que s’expriment les poètes, c’est-à-dire contre le destin. Il y en a d’autres enfin qui s’imaginent que toutes choses s’accomplissent en vertu du destin, alors surtout que la fortune ne leur est pas favorable : réussissent-ils dans leurs entreprises, ils s’assurent, au contraire, être eux-mêmes les causes de ces bons succès, comme si ce qui a eu lieu n’eût pas dû advenir, dans le cas où ils n’auraient pas fait eux-mêmes ceci plutôt que cela, capables qu’ils étaient aussi de ne pas agir comme ils ont agi. C’est pourquoi cette dissonance des opinions impose aux philosophes la nécessité de s’enquérir de la nature du destin, et de rechercher non pas s’il est, mais quel il est, et quels sont les événements où s’exerce son influence. On ne saurait donc le méconnaître ; il n’est aucun de ceux qui parlent du destin, pour qui le destin ne soit relativement aux faits une puissance causatrice. Tous entendent et déclarent que le destin est la cause, d’où il suit que certains événements arrivent en la manière dont ils arrivent. Néanmoins, comme le mot de cause se prend en des acceptions fort diverses, il est nécessaire, afin de discuter avec ordre le présent problème, de décider d’abord à quelle espèce de causes il convient de rapporter le destin. Il n’y a pas en effet de mot susceptible de plusieurs sens, qui offre une idée claire, si on ne lui assigne une signification certaine. Or les causes de ce qui arrive se partagent en quatre espèces de causes, comme l’a montré le divin Aristote. Car parmi les cau-ses il y en a d’efficientes ; il y en a de matérielles ; il y en a de formelles. Outre ces trois espèces de causes, il y a aussi la cause, qui est la fin en vue de laquelle a été fait ce qui a été fait. Telle est la diversité des causes. C’est pourquoi, s’il s’agit d’une cause quelconque, il se trouvera que c’est l’une de ces causes. Si en effet tout ce qui arrive ne suppose pas autant de causes, les choses qui en supposent le plus n’en exigent point un nombre plus grand que celui qui vient d’être indiqué. On saisira mieux d’ailleurs la différence de ces causes, si on la considère dans quelqu’une de leurs applications. Prenons donc, pour nous rendre compte de la différence des causes, l’exemple d’une statue. La cause efficiente de la statue est l’artiste qui l’a faite, que nous appelons statuaire ; la matière est l’airain ou la pierre, tout ce qui a pu, en un mot, être façonné par l’art de l’ouvrier ; car ce-la même est pour la statue une cause d’avoir été faite et d’être.

Share This: