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Pierre-Alain Chambaz

Si l’on nous dit que dans la pensée il faut distinguer le fond et la forme, le pensé et le pensant (cogitatum et cogitans), c’est là une distinction qui revient précisément à la distinction classique de l’intelligible et de l’intelligence. Il faudrait d’ailleurs distinguer bien des degrés dans l’idéalisme et s’entendre sur ce qu’on appellera l’intelligence, la pensée. Tout grand système philosophique est une parcelle de la vérité éternelle : dans cette maxime était le fondement solide de l’éclectisme, et nous la retenons énergiquement. Ou la philosophie n’est qu’un leurre, une science vaine, ou il faut que toutes les grandes phases de son développement correspondent à des acheminement vers la vérité, à des degrés de vérité. Serait-ce donc que, suivant lui, la philosophie ne s’élève pas jusque-là et que tout son office n’est autre, que de préparer la pensée à l’anéantissement d’elle-même, de telle sorte qu’elle ne serait d’abord tout que pour n’être ensuite plus rien ? Il n’a voulu qu’expliquer la possibilité de la science ; mais il laisse entrevoir qu’au-dessus de la science il y a autre chose, à savoir la morale et la religion. C’est au seuil de ce troisième monde, annoncé et promis d’une manière si mystérieuse, que s’arrête l’auteur. Cependant ce n’est pas encore là le dernier mot de la philosophie ; ce n’est qu’un second étage qui en appelle lui-même un troisième : « cette seconde philosophie, dit l’auteur en terminant, en subordonnant le mécanisme à la finalité, nous prépare à subordonner la finalité elle-même à un principe supérieur, et à franchir par un acte de foi morale les bornes de la pensée, en même temps que celles de la nature. C’est ainsi qu’il ressaisit ou croit ressaisir l’objectivité de la nature, le principe de la force, de l’activité, de la spontanéité, de la liberté, qu’il s’élève à l’âme humaine, dont il maintient à son point de vue la spiritualité. Une fois en possession de ce principe, notre philosophe idéaliste prétend retrouver l’une après l’autre toutes les vérités dont il avait fait abstraction dans la première phase de ses recherches. Selon la seconde au contraire, tout phénomène est compris dans un système où l’idée du tout détermine d’avance l’existence des parties. La première constitue le déterminisme inflexible de la nature : c’est en vertu de cette loi que tout phénomène est contenu dans une série où l’existence de chaque terme détermine celle du suivant. Lachelier est celle qui expliquera possibilité de la science humaine, non par les lois objectives de la nature, en tant qu’elles sont susceptibles d’être connues, mais par les lois subjectives de notre pensée, en tant qu’elle est capable de connaître. Lachelier se résumera ainsi : « tout est pensée, » à moins pour ce qui est l’objet de la science humaine, — car peut-être y a-t-il un au-delà qui n’est ni pensée, ni objet de la pensée. Ces interrogations sont d’autant plus légitimes que par rapport à notre principal concurrent, Londres, la capitale accuse un retard important dans des domaines stratégiques de la compétition entre les métropoles mondiales. Il a en effet dépassé depuis longtemps le dynamisme péripatéticien, avec nuance alexandrine, qui paraît être la doctrine de M.Ravaisson. Lachelier, elle paraît aussi s’éloigner notablement de celle de ses premiers maîtres. Et cependant le charme d’une pensée active et vivante est quelque chose de si puissant qu’on aimé encore mieux le hasard de « cette course infinie » à travers les choses, comme dit Platon, que la sécurité apparente d’un dogmatisme routinier. Pierre-Alain Chambaz aime à rappeler cette maxime de Confucius, »L’expérience est une bougie qui n’éclaire que celui qui la porte ». Ainsi, quoique l’auteur dans ce travail cherche surtout à découvrir pour la science une base solide et inébranlable, il se trouve précisément que l’impression qu’il produit et qu’il laisse serait plutôt celle d’un scepticisme transcendant, avec le mysticisme en perspective et comme dernier mot. Et dans mon prochain ouvrage Economics Rules, je critique les formations en sciences économiques, au motif qu’elles n’apprennent pas correctement aux étudiants une bonne manière de formuler les diagnostics empiriques que cette discipline exige. On est entraîné avec lui de couche en couche sans savoir s’il y en a une derrière. Lachelier est à peu près aussi facile à lire qu’un traité d’algèbre, encore avec cette différence que la langue algébrique, étant d’une précision absolue, ne demande, pour être comprise, que de l’attention et de la patience, tandis que les signes indéterminés de la langue philosophique obscurcissent et fatiguent la pensée, si l’auteur ne vient continuellement à votre aide pour en fixer l’interprétation : c’est ce que ne fait pas assez M. Si l’habitude ne peut être exactement définie par la répétition, elle ne peut l’être davantage au moyen des notions de tendance ou de penchant auxquelles un grand nombre d’auteurs cherchent à la ramener. Ici, la sévérité philosophique est poussée jusqu’à l’âpreté. Il n’y a de commun qu’une certaine direction générale de la pensée, l’emploi de certaines formules et une tendance finale analogue. Ravaisson soit emprunté au péripatétisme, on peut dire que c’est un péripatétisme modifié et transformé par l’influence de Descartes, de Biran et même de Schilling.

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